L'écho de demain: Chapitre 5

Comment lutter contre la pitié de ceux qui ont décidé, pour votre bien, de ne plus vous croire ?

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Pour son bien #

Dans un vaisseau clos, à plusieurs milliards de kilomètres de la Terre, la moindre nouvelle s’ébruite à la vitesse de la lumière.

Personne ne sut qui avait parlé le premier. Le serveur à la cafétéria, qui l’avait vu rester figé pendant plusieurs secondes devant une tasse brisée. Ou bien la technicienne du couloir, à qui il n’avait pas rendu son bonjour, tétanisé d’avoir entendu son salut avant même qu’elle n’ouvre la bouche. Peut-être Voss. Peut-être Lyra. Mais en quelques jours, le Chronométricien était devenu le sujet de conversation à voix basse, celui qu’on interrompt quand l’intéressé approche.

Ils n’avaient aucune animosité envers lui. C’était plus doux que cela, plus cruel. Ils le plaignaient. Depuis le début du voyage, il avait été la rigueur et la précision incarnées. Il était l’homme capable de donner l’heure à la seconde près, sans jamais consulter d’écran. Et maintenant, tous hochaient la tête en songeant que l’espace finissait par avoir raison des plus robustes. Le vide de l’univers rongeait les hommes de l’intérieur ; chacun à bord le savait, chacun le redoutait pour lui-même. Voir le plus méthodique d’entre eux sombrer, c’était presque rassurant. Si même Horace pouvait craquer, alors leur peur n’était plus vraiment une faiblesse. C’était une part de leur humanité.

Un matin, deux techniciens le virent passer rapidement dans la coursive menant au Sanctuaire. Ils se turent à son approche. Horace ne les remarqua même pas. Il avançait, le regard vide, la démarche quasi mécanique.

Quand il eut disparu au détour du couloir, l’un d’eux secoua lentement la tête.

— Tu l’as vu… Il ne tient plus debout.

— Pauvre type, murmura l’autre. Un homme pareil. (Il soupira.) J’espère qu’ils vont le remettre d’aplomb. On a besoin de lui pour mener ce voyage.

Et ils reprirent leur chemin, les yeux chargés de cette tendresse inquiète qu’un parent réserve à son enfant malade.

Horace, lui, ne savait rien de tout cela. Il avait cessé de fréquenter les lieux où l’on parle. Terré dans le Sanctuaire, il alignait des relevés, traquait des décimales, et croyait encore, s’accrochant à son côté cartésien, qu’il lui suffirait de présenter des preuves pour être entendu. Il préparait un dossier. Comme si l’univers se laissait plaider.

L’illusion de son isolement vola en éclats quelques jours plus tard. Lorsque la porte pneumatique du Sanctuaire coulissa, Horace comprit immédiatement que la venue de Voss et Lyra n’avait rien d’une visite de courtoisie.

Voss entra le premier, d’un pas pas assuré qu’Horace connaissait si bien. Ingénieur en chef du Prométhée, il avait passé plus de trente ans à réparer ce qui était brisé. Il regardait le monde avec la certitude que tout problème a une cause identifiable, et qu’une fois celle-ci comprise, la solution suivait.

Lyra, quant à elle, restait en retrait, la tête basse.

— Montre-nous, ordonna Voss.

Ce n’était pas une invitation, mais une mise à l’épreuve. Horace le sentit, et malgré tout il ne put s’en empêcher. Il avait trop attendu pour être écouté. Il fit pivoter ses écrans, déroula ses graphes et fit apparaître les anomalies. Il y en avait plus de quarante maintenant.

— La périodicité n’est pas aléatoire, dit-il d’une voix tremblante. Regarde l’augmentation de la fréquence. Ça s’accélère, j’en suis sûr… en revanche, je ne sais pas encore ce que c’est ni comment l’arrêter. Je sais seulement que ce n’est pas de l’usure.

Voss se pencha sur les écrans, prit un carnet et un stylo, et regarda attentivement. À son crédit, il prit un long moment pour analyser les données, griffonnant quelques formules afin d’organiser son analyse.

— C’est un artefact de traitement, annonça-t-il sereinement. Tu as forcé les capteurs à afficher le zéro absolu. Sauf que, à notre vitesse actuelle, le champ de radiation apporte forcément des incohérences minimes. (Il le regardait avec un petit sourire sans méchanceté.) Le système ne peut pas tenir ce zéro, c’est impossible. Alors il compense afin d’apporter la cohérence là où il n’y en a plus. Ce que tu prends pour une incohérence, Horace, c’est le bruit de ta propre correction. Tu as demandé le silence aux capteurs, et tu écoutes l’écho de ta demande.

C’était brillant. Brillant mais faux.

— L’écho d’une correction ne fait pas tomber une tasse avant qu’elle ne se brise, s’emballa Horace. Il n’ouvre pas une porte avant qu’on la touche. Voss, je l’ai même senti dans mes propres mains. Mon corps a bougé avant que je le décide.

Il sut, en l’entendant sortir de sa bouche, qu’il venait de commettre une faute. L’explication de Voss était plus simple que la sienne, et à preuves égales, les hommes choisissent toujours la plus simple.

Voss et Lyra échangèrent un regard. Bref, discret mais lourd de sens. Horace comprit à ce moment que chaque mot ou chaque détail qu’il ajouterait ne ferait que renforcer l’opinion que l’équipage se faisait de lui. Plus il allait être précis dans son explication, plus il était fou au regard des autres. C’était le piège parfait. Un homme sain ne se défend pas avec une telle obsession du détail.

— Horace…

C’était la première fois que Lyra le regardait vraiment depuis leur entrée. Et ce qu’il lut sur son visage lui fit presque plus mal que les mots de Voss. Elle s’approcha, posa une main sur son bras, un contact qu’elle n’avait plus eu depuis des jours.

— Tu as maigri, dit-elle. Tu ne dors plus. (Sa voix tenait, mais Horace la connaissait assez pour entendre le déchirement en elle.) L’équipage te voit errer dans les couloirs en comptant tes pas à voix haute. On… On s’inquiète pour toi, tu sais.

Elle s’arrêta. Déglutit. Et quand elle reprit, ce fut plus bas, comme un aveu qu’elle aurait voulu ne pas faire :

— J’ai parlé au capitaine.

Sa main, sur le bras d’Horace, se resserra légèrement comme pour retenir ce qu’elle était en train de briser.

Horace cligna des yeux. Pendant un instant, le reste du Sanctuaire s’effaça. Il ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun mot ne vint.

— C’est pour ton bien, ajouta-t-elle. Tu as besoin de repos. D’un vrai repos. Ton esprit est épuisé, tu cherches des motifs dans le vide parce que l’isolement est insupportable. Ce n’est pas de la folie, Horace. C’est de la fatigue. Personne ne t’en veut.

Et c’était cela, le plus terrible : personne ne lui en voulait. Il aurait préféré la colère. La colère, on peut la combattre. Mais comment lutter contre la pitié de ceux qui vous aiment et qui ont décidé, pour votre bien, de ne plus vous croire ?

Horace resta un instant sans réaction, pendant que Voss et Lyra attendaient immobiles, guettant sa réponse. Puis il pensa à sa montre. Elle était là, comme d’habitude, dans sa poche. Il lui suffisait de la sortir, de la poser sur la table et de dire : Regardez ! Regardez la trotteuse. Vous allez voir !

Mais il ne le fit pas. Son instinct lui dictait de ne pas le faire car il savait que la trotteuse ne reculerait pas sur commande. Il savait que les décalages continueraient, qu’ils se rapprochaient inexorablement les uns des autres, mais il lui était impossible de dire quand, ni où, le prochain surgirait. L’anomalie ne fonctionnait pas comme ça. Elle ne se montrait qu’à lui, par fractions de seconde volées. S’il brandissait sa montre et qu’elle se contentait de tourner, sagement, dans le bon sens, comme elle le faisait quasiment tout le temps, alors ce ne serait plus seulement son esprit qu’on jugerait malade. Ce serait sa dernière preuve qui s’effondrerait, devant témoins. Et ils l’emmèneraient à l’infirmerie pour de bon.

Il baissa les yeux, résigné.

Voss prit ce silence pour une capitulation. Il posa une main sur l’épaule d’Horace, oubliant sa place d’ingénieur pour être l’ami.

— Repose-toi, vieux. Laisse les machines tranquilles quelques jours. Elles tourneront très bien sans toi.

Ils sortirent. La porte chuinta derrière eux, et Horace resta seul dans la lueur pâle de ses écrans. Seul, avec ses quarante anomalies que personne ne voulait voir et dans sa poche, le poids d’une preuve qu’il ne pouvait pas montrer.

Il demeura immobile longtemps, incapable de savoir si plusieurs minutes ou plusieurs heures s’étaient écoulées depuis qu’ils étaient partis. Puis quelque chose, en lui, passa de la résignation à autre chose de plus dur, de plus intense. Si Voss ne voyait pas, si Lyra ne voyait plus, il restait un homme à bord dont c’était le devoir de voir. Le capitaine.

Il sortit du Sanctuaire et il s’engagea dans la grande coursive sans compter ses pas.

Il ne s’en rendit même pas compte. Lui qui, depuis l’enfance, posait un chiffre sur chaque foulée, qui connaissait la distance du Sanctuaire à la passerelle à l’unité près. Il marcha, cette fois, dans un silence intérieur total. Le métronome qu’il portait en lui depuis toujours s’était tu. Il n’y avait plus de nombres. Il n’y avait qu’un homme qui avançait dans un couloir blanc, vers la seule porte qui pouvait encore s’ouvrir.

La passerelle de commandement se trouvait derrière un sas blindé, le seul du vaisseau à exiger une accréditation biométrique. Horace s’était présenté devant ce panneau mille fois. Sa main connaissait le geste par cœur : la paume à plat sur le scanner, le bref instant de lecture, la diode bleue, le déverrouillage. La cause, l’effet. L’ordre des choses.

Il posa la main sur le verre froid.

Le terminal émit un son qu’il ne connaissait pas. Un bip unique, strident. La diode, au lieu du bleu apaisant vira au rouge. Et sur le petit écran de contrôle s’afficha une ligne de texte que personne, à bord, n’était censé voir :

ACCÈS RÉVOQUÉ — PROTOCOLE MÉDICAL ALPHA-7

Horace retira sa main lentement.

Le capitaine n’avait pas attendu de le recevoir. Quelque part, sur cette passerelle qu’Horace ne pouvait plus atteindre, le capitaine Aldren avait lu le rapport de Lyra, et avait pris la décision de retrancher Horace. Pas puni. Retranché.

C’était logique. C’était même sage, du point de vue d’un capitaine responsable de trois cents âmes. On ne laisse pas errer près du poste de commandement le responsable du temps qui se croit persécuté par ce qu’il doit mesurer, qui s’isole, qui maigrit, qui parle de portes et de tasses. On réduit son périmètre et sa charge de travail. Pour son bien et celui de tous.

Horace le comprenait. C’était cela le pire : il aurait pris la même décision. À leur place, avec leurs yeux, il aurait écarté l’homme qu’il était devenu.

L’horloger n’avait plus la clé de l’horloge.

Très loin sous ses pieds, dans le silence des coursives désertes, le Métronome battait toujours, fidèle et immense, retransmis par les antennes jusque dans les murs. Horace l’entendit, comme on entend son propre sang quand on se bouche les oreilles. Debout devant cette porte qui ne s’ouvrirait plus, il se demanda non pas ce que disait ce battement, mais d’où, exactement, il provenait.

Il chassa la question. Elle n’avait pas de sens. Mais elle laissa, en se retirant, une trace infime, comme une trotteuse reculant d’un cran, quelque part, au fond de son esprit.