L'écho de demain: Chapitre 4

Et si la seule chose en laquelle vous aviez confiance commençait à vous mentir ?

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À Contretemps #

Durant les jours qui suivirent, Horace s’efforça de reprendre le cours normal des choses. Il continuait de compter ses pas jusqu’au Sanctuaire, toujours trois cent vingt-cinq, de vérifier ses écrans de contrôle et remonter sa montre chaque matin. Les capteurs, recalibrés, se taisaient. Tout était redevenu normal.

Malgré cela, le souvenir des onze décalages ne le quittait pas. Il s’était efforcé de ranger cette incohérence dans un coin de son esprit, sous une étiquette apaisante : À surveiller.

L’illusion vola en éclats devant une banale porte pneumatique.

C’était l’une des centaines d’ouvertures standardisées du vaisseau, située à l’entrée de la coursive C menant vers la salle où Lyra travaillait.

Horace s’en approcha d’un pas assuré et pressa la commande tactile située à droite de l’ouverture, un geste qu’il avait effectué des milliers de fois depuis son départ de la Terre. La porte coulissa dans son sifflement habituel.

Sauf que cette fois, le battant avait commencé à s’écarter avant que son doigt ne touche la plaque.

Horace se figea, un pied sur le seuil. Il fut pris d’un bref vertige. Une brusque sensation de vide lui traversa le ventre, semblable à ce que l’on éprouve lorsqu’on rate une marche. Un instant de panique où le corps chute avant même que l’esprit ait compris pourquoi.

Il avait pressé la commande, ça, il en était sûr. Pourtant l’ouverture avait précédé son geste d’une fraction de seconde, comme si l’ordre d’Horace était parvenu à la porte avant même qu’il ne le donne.

Horace resta figé pendant un moment qui lui parut durer une éternité. Puis la partie rationnelle de son esprit reprit le dessus, aidée par le bruit de la porte qui se refermait.

Son œil avait vu l’ouverture et le contact avec la commande dans le désordre. C’était un simple décalage de perception. Un symptôme clinique classique de l’homme fatigué qui continue de tirer sur la corde. L’ordre des événements était le bon, c’était lui qui les avait perçus à l’envers.

Cette explication lui sembla correcte pendant trois secondes. Un court laps de temps avant qu’il n’admette qu’il n’avait jamais, de toute sa vie, perçu quoi que ce soit à l’envers. Il était le Chronométricien du Prométhée, choisi parmi des milliers de candidats. L’homme dont les sens ne défaillaient jamais.

Il recula mécaniquement d’un pas, puis tendit de nouveau le bras. Cette fois-ci, il garda les yeux rivés sur le battant, guettant le moindre écart. Son doigt toucha la commande, et la porte s’ouvrit après le contact. Il la laissa se refermer et recommença. Une fois, deux fois, cinq fois. Et à chaque fois, la stricte causalité s’appliquait : la commande enclenchait l’ouverture. La cause, puis l’effet. L’ordre des choses.

Il finit par s’arrêter, vaguement honteux, espérant que personne, et surtout pas Lyra, ne l’avait vu jouer comme un enfant. Tout était normal. Encore une fois. Il était juste fatigué.

Mais en passant cette ouverture, il ne put chasser cette sensation tenace, logée comme un éclat de glace dans sa poitrine, que la porte ne s’était pas trompée.

Les jours qui suivirent, le monde se mit à jouer à contretemps, comme si la mesure de l’univers arrivait une fraction de seconde trop tôt. Un décalage infime entre les choses et l’instant où elles auraient dû survenir.

À la cafétéria, il sentit sa tasse lui échapper des mains. Le fracas de la céramique brisée retentit aussitôt, sec et indiscutable, alors que la tasse était encore en train de tomber, suspendue entre sa main et le sol. Le son de l’impact avait précédé l’impact lui-même.

Il resta planté là, le cerveau incapable de remettre les événements dans le bon ordre. Il ne remarqua pas le serveur qui se précipitait déjà pour nettoyer le sol.

Un autre jour, le matin, en se dirigeant vers le Sanctuaire, il croisa une technicienne. Il mettait toujours un point d’honneur à regarder les gens lorsqu’il les saluait, une marque de respect dont il ne s’était jamais départi.

Il entendit distinctement son bonjour. Et ce n’est qu’ensuite qu’il vit ses lèvres s’ouvrir pour le prononcer. Il en était certain, le mot lui était parvenu avant qu’elle n’ouvre la bouche. Il se figea. Elle non. Elle poursuivit son chemin sans rien remarquer, pas même la salutation qu’Horace, pétrifié, avait oublié de lui rendre.

Et lui resta seul au milieu du couloir, avec cette certitude qui lui remontait le long de l’échine : il avait été le seul, ici, à entendre une voix devancer celle qui parlait.

Le pire, c’était lorsque son propre corps se mettait à le devancer. Il lui arrivait de sentir un mouvement avant même de l’avoir voulu. Sa main se refermait : il sentait ses ongles soigneusement coupés contre sa paume, les muscles de son avant-bras qui se tendaient, à l’instant même où il croyait seulement en formuler l’intention. Il ne décidait plus, il constatait.

Chaque fois, c’était infime. Chaque fois, c’était niable. Une distraction, un manque de sommeil, l’effet sournois du huis clos. N’importe qui aurait haussé les épaules. Mais Horace n’était pas n’importe qui. Horace était l’homme qui comptait les pas et ne se trompait jamais, l’homme dont la seconde intérieure avait, des décennies durant, battu juste. Et cet homme-là savait reconnaître, mieux que quiconque, quand quelque chose dans l’ordre du monde commençait à glisser.

Il comprit alors qu’il ne pouvait ni corriger le phénomène ni le prévoir. Il ne lui restait qu’à réduire les occasions où il pourrait se manifester.

Il cessa de manger à la cafétéria. Il n’emprunta plus la coursive C. Jour après jour, il réduisit ses déplacements, ses gestes, ses échanges, retirant méthodiquement ses pièces du plateau. Si le monde arrivait trop tôt, il ne trouverait rien sur quoi s’accrocher.

Ce fut Lyra qui s’inquiéta la première. Elle le trouva au Sanctuaire, où il vivait désormais terré comme un ermite. C’était la personne à bord qui le connaissait le mieux et il ne lui fallait que quelques secondes pour constater que quelque chose n’allait pas. Le visage d’Horace était marqué : les cernes, sa maigreur nouvelle faisait saillir ses pommettes, et cette tension inhabituelle qui le faisait sursauter à chaque bip de ses consoles.

— Depuis quand n’as-tu pas dormi ? demanda-t-elle. Tu ne manges plus. Voss dit que tu fais cinq fois le même trajet en murmurant des chiffres pour vérifier je ne sais quoi. Tu tournes les talons dès que tu croises quelqu’un. (Elle marqua une pause plongeant son regard aiguisé dans le sien). L’équipage commence à parler, Horace.

Il aurait voulu tout lui expliquer, lui parler à cœur ouvert de ce qu’il ressentait. Il ouvrit la bouche, puis se ravisa. Comment lui expliquer une chose qu’il ne comprenait pas lui-même, sans passer pour un dément ? Comment dire que le fracas d’une tasse lui était parvenu avant qu’elle ne se brise ? Que son corps agissait avant sa volonté ?

— Tu te souviens des onze décalages ? chuchota-t-il. J’ai cru les faire taire en recalibrant les capteurs. Le zéro est revenu, parfait. Mais ils ne sont pas partis, Lyra. Ils ont seulement quitté les écrans. (Il hésita.) Maintenant, c’est dans les choses. Dans les portes. Dans les tasses. Dans mes propres mains. Je ne sais pas ce que c’est. Je sais seulement que ça ne s’arrête pas, et que ça s’aggrave.

Un silence de plomb s’installa. Lyra continuait de le fixer. Dans ses yeux, Horace ne vit pas de la peur, pas encore, mais quelque chose de plus terrible pour lui : de la tendresse inquiète. Ce même regard que l’on porte sur une personne qu’on aime et que l’on voit, impuissant, perdre pied.

— Horace. (Elle posa délicatement sa main sur son bras.) Tu sais ce qu’est le syndrome de l’isolement spatial ? On en parle dans tous les manuels. Le cerveau, privé de jour, de nuit, de saisons, de ses repères, finit par les fabriquer lui-même. Il voit des motifs là où il n’y en a pas. Il invente des décalages, des incohérences. Ce n’est pas de la folie, c’est de la fatigue. Cela arrive aux meilleurs. Surtout aux meilleurs.

Et le pire, c’est qu’elle avait peut-être raison.

Horace y pensa toute la nuit. Une part de lui, la plus grande, désirait de toutes ses forces que ce fût cela. Un cerveau fatigué. Des repères perdus. Une mécanique nerveuse déréglée par le vide. C’était une explication parfaitement humaine. Il serait malade, on le soignerait, et le monde, lui, resterait en ordre.

Il s’aperçut, cette nuit-là, qu’il préférait être fou. Qu’il espérait l’être. Parce que l’autre hypothèse, celle où ses perceptions étaient justes, où c’était le réel et non lui qui se détraquait, cette hypothèse-là était proprement insoutenable.

Pour la première fois de sa vie, Horace pria pour avoir tort.

Plusieurs jours passèrent. Il travaillait seul, comme d’habitude, dans le Sanctuaire. Il était tard, et ses yeux lui brûlaient d’avoir fixé trop longtemps les relevés qui affichaient, inlassablement, leur zéro impeccable. Il le savait, désormais : il ne trouverait rien sur les écrans. Ce zéro parfait était un leurre, et la vérité se cachait ailleurs, hors de leur portée. Mais un homme épuisé finit par douter même de ses certitudes. Et à mesure que les heures passaient, il se surprenait à se demander si Lyra n’avait pas raison, après tout. Tout cela ne devait être, simplement, que dans sa tête.

C’est alors qu’il sortit sa montre.

Le geste était machinal, un réflexe d’apaisement. Le seul mécanisme au monde en qui il avait encore une confiance entière. Le petit dieu de laiton qui ne mentait jamais, qui n’avait jamais menti, qui ne dépendait d’aucune ligne de code ni d’aucun capteur. Il fit jouer le clapet et regarda la trotteuse accomplir sa ronde, calme et régulière.

Il la fixa longtemps. C’était reposant. La fine aiguille avançait, cran après cran, seconde après seconde, fidèle au seul ordre qui n’eût jamais trahi Horace : celui du passé vers le futur, de la cause vers l’effet.

Puis la trotteuse recula d’un cran.

Un seul.

Et aussitôt, comme si de rien n’était, l’aiguille reprit sa marche en avant, de son trot régulier, vers le futur.

Horace ne respirait plus. Il fixait le cadran, le cœur battant à grands coups désordonnés, et la part rationnelle de son esprit s’élança aussitôt à la rescousse, plus fort que jamais. C’était la fatigue de cette journée. Ces dix heures à fixer les écrans. C’était simplement une saccade oculaire. Un de ces ratés de la perception que produit un cerveau à bout de forces, exactement ce que décrivait Lyra. Il n’avait pas vu sa montre reculer. Il avait cru la voir. C’était la fatigue. C’était forcément la fatigue.

Il s’accrocha à cette idée de toutes ses forces. Il en avait besoin comme d’air. Et pendant une seconde, presque, il y crut.

Mais Horace n’avait jamais eu de saccade oculaire de sa vie. Ses yeux ne l’avaient jamais trompé. Cet homme dont toute l’existence reposait sur la fiabilité absolue de ses sens et de ses mesures savait, avec une certitude qui lui glaçait les entrailles, qu’il avait vu ce qu’il avait vu.

Sa montre, le dernier mécanisme honnête de l’univers, l’héritage de son père et du père de son père, venait de remonter le temps d’une seconde sous ses yeux.

Il referma le clapet d’une main qui ne tremblait pas, parce qu’il était au-delà du tremblement. Dans le silence glacé du Sanctuaire, le Métronome battait toujours, indifférent, retransmis en sourdine par les antennes.

Tac. Tic.

Il rangea la montre et se remit au travail.